Comme j’en ai parlé dans un précédent article, il est important de rejoindre les aspirations et l’expérience de l’être humain vivant sur cette terre. J’aimerais exposer ici un angle qui me semble particulièrement fructueux, qui est celui de la condition humaine entre grandeur et déchéance.

Admiration et désespoir

Qui regarde l’humanité peut être tenté alternativement par l’admiration et par le désespoir. On la voit s’élever au dessus de la nature, inventer des technologies toujours plus audacieuses, on y trouve de l’amour, de l’héroïsme, de la solidarité dans l’épreuve. Les capacités dont chaque humain est doté sont déjà étonnantes, et des personnes exceptionnelles repoussent les limites en endurance, en adresse, en mémoire, en équilibre, etc. Mais de l’autre côté, l’homme reste fragile et vulnérable, des microbes minuscules peuvent mettre fin à ses jours, les plus grands esprits sont menacés d’anéantissement par la maladie et la vieillesse, et la moindre chute de pierre ou le moindre plan d’eau représente un danger mortel. De plus, on trouve dans l’humanité tellement de vilenie, de trahisons, d’égoïsme et de médiocrité que l’on pourrait avoir envie de tirer un trait sur l’humanité. Nos technologies suffiraient presque à faire de la terre un paradis, mais notre monde est toujours en proie à la famine, la guerre et la lutte pour les ressources, à cause de notre cœur pervers.

On pourrait continuer à alterner ainsi l’admirable et le détestable, le splendide et le vulnérable, et je crois que ces deux notes peuvent bien être perçues par tout un chacun.

Blaise Pascal exprimait déjà très bien ce paradoxe de la condition humaine :

L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser ; une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue puisqu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.

Blaise Pascal, pensées

Vision biblique

Ce qui fait de cette constatation un argument apologétique, c’est que le récit biblique donne une parfaite explication à cet état de fait. On y voit en effet l’être humain créé à l’image de Dieu, comme sommet et gardien de la création, ce qui explique toutes les magnifiques capacités et les hautes aspirations de l’être humain. En même temps, la Bible présente aussi la déchéance de l’humanité, entrée en rébellion conte le créateur, faisant face à l’hostilité de la nature, rendu vulnérable à la mort, corrompu dans tout son être. La Bible permet de ne pas choisir entre ces deux pôles de perception de l’humanité, mais de les intégrer et de comprendre comment ils se relient. Encore une fois, Blaise Pascal faisait bien le lien :

Car enfin si l’homme n’avait jamais été corrompu, il jouirait dans son innocence de la vérité et de la félicité avec assurance ; et si l’homme n’avait jamais été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Mais, malheureux que nous sommes, et plus que s’il n’y avait aucune grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver ; nous sentons une image de la vérité, et ne possédons que le mensonge ; incapables d’ignorer absolument, et de savoir certainement ; tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement déchus1.

Cette réalité d’une humanité tombée plus bas que ce pour quoi elle était faite résonne avec le vécu de chacun et avec l’observation du monde. La vision biblique de l’humanité permet de dire «oui !» à l’admiration, et de dire simultanément «oui !» à l’indignation légitime face à la perversité humaine. C’est aussi ce que faisait dire C. S. Lewis au lion Aslan, image du Christ dans les chroniques de Narnia :

Tu viens du Seigneur Adam et de la Dame Ève, et cela est à la fois un honneur propre à relever la tête du plus pauvre mendiant, et une honte propre à faire ployer les épaules du plus grand empereur sur terre.

C.S. Lewis, les chroniques de Narnia

Annoncer le salut

Mais tout l’intérêt de cet angle d’approche est qu’on peut ne pas se contenter de dire comment la vision chrétienne explique l’état de fait, mais aussi montrer comment elle y répond. L’être humain est tombé plus bas que ce à quoi il était destiné, mais Dieu a aussi voulu le relever. Dieu lui-même s’est abaissé en Jésus-Christ pour venir chercher sa créature déchue. Dans l’union à Jésus-Christ, les chrétiens sont déclarés morts à l’ancienne manière de vivre l’humanité, celle qui est marquée par la déchéance, et reçoivent une nouvelle identité par leur appartenance à l’humanité dont Jésus-Christ est le chef et le modèle. En présentant bien ce thème, on peut donc manifester le besoin du salut et présenter l’Évangile de Jésus-Christ, d’une manière qui répondra aux observations et attentes de nos congénères.

Précédent biblique

Du reste, cette question de la destinée et de l’abaissement de l’humanité est bien présentée dans la Bible ; par exemple l’épître aux Hébreux cite le psaume 8 :

Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui ? Ou le fils de l’homme pour que tu portes tes regards sur lui ? Tu l’abaissas quelque peu par rapport aux anges ; de gloire et d’honneur tu le couronnas ; tu mis toutes choses sous ses pieds2.

Le psaume présente à la fois la faiblesse de l’homme, que rien ne distingue pour que Dieu lui prête attention, et la grandeur de sa destinée. Mais l’épître poursuit en constatant que l’on ne perçoit pas actuellement que toutes choses soient sous les pieds de l’humanité, et répond à cela en montrant comment Jésus lui-même a été abaissé pour ensuite recevoir la domination sur toutes choses, et conduire ceux qui croiront en lui à la gloire. La démarche que je propose est donc tout à fait en accord avec ce précédent biblique.

Qui plus est, je crois que l’équilibre dans notre présentation de l’Évangile demande de présenter les deux faces de la médaille. Un homme tellement mauvais que rien en pouvait le sauver, si ce n’est le don de la vie du Fils de Dieu. Un homme tellement précieux aux yeux de Dieu que Dieu le Fils est venu s’offrir en sacrifice pour le racheter. Il y a bien d’autres manières de présenter l’évangile, mais celle-ci résonne particulièrement bien autant avec le message biblique qu’avec ce que nous pouvons ressentir en contemplant l’humanité dans son état actuel.

Jean-René Moret, Août 2017

  1. Blaise Pascal, Pensées, Cerf, 1982 , p. 235.
  2. Hébreux 2.6-8