En tant qu’apologètes chrétiens, nous sommes passionnés de la défense de la foi. Nous aimons démontrer sa crédibilité et sa pertinence pour tous les domaines de la vie et de la pensée. Nous pouvons argumenter pour Dieu à partir de la cosmologie, démontrer la nécessité d’une éthique chrétienne, retrouver les traces de Dieu dans les cultures humaines, et ainsi de suite.

Quel danger ?

Il est vrai que la foi chrétienne touche à tous ces domaines et les éclaire, et il vaut la peine de le montrer. Mais je voudrais ici mettre en lumière un danger qui menace tout passionné d’apologétique, et moi le premier. C’est le risque d’oublier d’annoncer l’évangile de Jésus-Christ, le risque de préférer nos arguments et constructions au message du salut par la foi.

Il est en effet possible de présenter des arguments pour l’existence de Dieu qu’un musulman pourrait tout à fait reprendre à son compte. De même, on peut présenter des arguments rationnels pour l’existence de Dieu qui mènent à croire à un «Dieu des philosophes», plutôt qu’au Dieu qui s’est révélé dans la Bible et par Jésus-Christ.

Sur ce point, Blaise Pascal avait bien vu le danger, quand il écrit sur son mémorial (un bout de parchemin qu’il gardait avec lui et rappelait sa conversion) :

Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob,

non des philosophes et des savants.

Certitude, certitude, sentiment, joie, paix.

Dieu de Jésus-Christ1.

On peut en effet être reconnaissant de ce que des philosophes comme Platon ou Aristote soient arrivés à une conception presque monothéiste, mais oublier combien leur vision de Dieu diffère du Dieu vivant révélé dans les Écritures. Ce n’est pas que la réflexion philosophique et rationnelle serait à bannir, ou que les arguments qui ne mènent pas plus loin que le monothéisme serait inutile. Mais il faut se rendre compte que nous n’avons pas finit notre travail d’apologètes chrétiens si l’on se contente d’en rester.

On peut de même consacrer beaucoup d’énergie à légitimer l’éthique et les principes de vie chrétiens, mais oublier d’être les messagers de la grâce, en particulier pour ceux dont le mode de vie est un échec total au regard de nos principes. Il y a également des constructions par lesquelles nous pensons rendre l’existence de Dieu défendable et acceptable, mais qui éloignent au final du message de la croix de Jésus-Christ. Ainsi, il est tentant d’éliminer toute référence à la colère de Dieu, pour présenter un Dieu doux que l’on pense plus acceptable. Mais en faisant ceci, nous perdrions tout espoir d’amener à une vraie repentance, à une vraie appropriation de la mort de Jésus pour des pécheurs perdus. Le danger de faire dévier la foi pour la rendre plus admissible n’est pas un vain mot : le libéralisme théologique, que nous regardons comme une trahison du message de l’évangile, a commencé par une volonté de rendre la foi chrétienne plus crédible et plus acceptable dans un âge rationaliste. Prenons donc ce danger au sérieux.

Les mises en garde de Paul

D’ailleurs, l’apôtre Paul semble être très conscient du risque d’obscurcir le vrai message par les arguments censés le défendre. Il tient des propos qui m’ont beaucoup dérangé en tant qu’apologète qui aime avoir de bons arguments et les présenter dans un langage persuasif. Mais en m’y confrontant, j’ai vu que ces propos de Paul sont finalement salutaires. Ainsi, Paul parle d’annoncer l’Évangile «sans la sagesse du langage, afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine2.». Il déclare plus loin :

Pour ma part, mes frères, lorsque je suis venu chez vous, ce n’est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse que je suis venu vous annoncer le mystère de Dieu. Car j’ai jugé bon, parmi vous, de ne rien savoir d’autre que Jésus-Christ — Jésus-Christ crucifié3.

Paul sait que la seule chose qu’il doit vraiment transmettre, la seule chose qui peut vraiment sauver ses auditeurs, c’est le message de la mort de Jésus à la croix. Il ne veut pas que la qualité de son argumentation soit le fondement de la foi des Corinthiens, au risque qu’elle s’effondre lorsque se présentera un autre dont les arguments et les raisonnements seront meilleurs. Il sait qu’un appui excessif sur une sagesse humaine pourrait rendre vaine et inutile la croix de Jésus. Pourtant, Paul sait argumenter, il emploie des techniques rhétoriques efficaces dans ses lettres, et sait citer des auteurs païens dans ses discours. Il ne renonce pas à ce que nous appellerions de l’apologétique, mais il se rappelle quel est le vrai centre et le vrai but. Comme il y exhorte encore Timothée : «Souviens-toi de Jésus-Christ4».

Un message inacceptable

Paul est aussi conscient que le message du Christ crucifié est «cause de chute pour les Juifs et folie pour les non-Juifs5». Aussi bonne que soit notre apologétique, le message chrétien ne deviendra pas acceptable pour le monde qui nous entoure sans que l’Esprit de Dieu donne à certains de se convertir. Ce constat me protège d’une grande faiblesse qui me menace comme apologète, celle de mettre en doute ma foi lorsque mes arguments semblent incapables de convaincre les gens autour de moi. L’échec de nos arguments ne prouve pas que notre foi ne «tient pas debout», il confirme seulement que notre message prend les attentes de ce monde à rebrousse-poil.

Garder notre passion au bon endroit

Pour que nous restions des serviteurs du Christ et non de vain discoureurs philosophiques, il nous faut garder toujours Jésus-Christ comme passion. Notre but ultime doit rester de faire passer le message du salut par la grâce, au moyen de la foi en Jésus-Christ mort pour nos péchés. Comme Paul, nous devons pouvoir dire «, Christ est ma vie6». Nous devons chaque jour recevoir pour nous-même l’évangile de la grâce, et nous en faire les messagers. Le danger est grand d’être absorbé dans des débats avec des courants de pensées et des adversaires rhétoriques, mais il nous faut garder les yeux fixés sur Christ, et nous pourrons mener à bien notre tâche apologétique en restant ses serviteurs et ses messagers.

Jean-René Moret, Juillet 2017

  1. Reporté sous http://www.penseesdepascal.fr/Hors/Hors1-moderne.php.
  2. 1 Corinthiens 1.17.
  3. 1 Corinthiens 2.1-2.
  4. 2 Timothée 2.8.
  5. 1 Corinthiens 1.23.
  6. Philippiens 1.21.