L’apologétique est souvent vue comme une démarche principalement intellectuelle. On va chercher des preuves de la résurrection du Christ ou de la véracité de la Bible ; on va mener de grandes réflexions philosophiques au sujet de systèmes de pensées. Ce versant intellectuel voire rationnel de l’apologétique est pertinent et nécessaire ; la foi chrétienne a un contenu intelligible, qui peut être attaqué ou défendu, et auquel nos vis-à-vis devrons adhérer pour être véritablement chrétiens.

Viser au cœur

Coeur de pierre

La Bible parle de cœurs de pierre qui ont besoin d’être transformés.

Je voudrais cependant mettre ici l’accent sur un autre versant de l’apologétique. La Bible montre que la raison fondamentale de l’éloignement des gens de Dieu n’est pas le manque de preuve, mais l’orientation de leur cœur1. Les gens ne croient pas parce qu’ils ne veulent pas croire, et tant qu’ils n’en ont pas envie, il résisteront aux arguments avec mauvaise foi s’il le faut, ou fuiront la discussion dès qu’elle prend une tournure qui leur déplaît. De plus, les êtres humains ne sont pas de simples machines à raisonner, et l’époque présente appelle nos contemporains à surtout «écouter leur cœur». Il faut donc aussi parler au cœur des gens, à leurs désirs, à leurs besoins profonds, pour éveiller en eu l’envie de croire, l’envie de connaître Dieu.

La situation n’est cependant pas nouvelle, puisque Blaise Pascal proposait déjà une démarche intéressante :

À ceux qui ont de la répugnance pour la Religion, il faut commencer par leur montrer qu’elle n’est point contraire à la raison ; ensuite qu’elle est vénérable, et en donner le respect ; après la rendre aimable, et faire souhaiter qu’elle fût vraie ; et puis montrer par les preuves incontestables qu’elle est vraie.

Blaise Pascal, Pensées

Pascal reconnaît le besoin de démontrer d’abord que la foi n’est pas absurde, ce qui peut être nécessaire pour avoir l’attention de son auditeur. Il veut aussi montrer que la foi est digne de respect, ce qui peut concerner l’argumentaire sur l’action des chrétiens dans l’histoire. Surtout, sa troisième étape consiste à donner envie aux gens que la foi soit vraie ; il faut leur monter que c’est vraiment une bonne nouvelle, leur montrer qu’ils ont tout à gagner à ce la foi soit une réalité. C’est après cela seulement que Pascal veut démontre la véracité de la foi, et cela se comprend. L’attitude des gens face aux démonstrations de la vérité de la foi va être très différente selon qu’ils souhaitent ou non qu’elle soit vraie. La démarche proposée par Pascal est une sorte de sandwich, avec une tranche d’envie entre deux tranches d’arguments ; elle est équilibrée en ce qu’elle touche aux différentes dimensions de l’être humain.

Mais comment réveiller en l’homme le désir de connaître Dieu ?

Je compte développer trois angles :

  • Partir des questions et des besoins existentiels de nos contemporains
  • Entrer en résonnance avec leurs aspirations transcendantes
  • Appeler à la repentance

Partir des besoins

Nous pouvons avoir de bons argument pour l’existence de Dieu ou la nécessité du pardon en Jésus-Christ. Mais pour pouvoir les présenter, il faut avoir en face de nous quelqu’un qui soit prêt à les écouter. Or nos contemporains ne sont pas généralement préoccupés du salut de leur âme, de la réalité de la résurrection ou de l’origine du monde. Cependant, la vie humaine sur cette terre confronte chacun à des questions existentielles, et la révélation biblique donne la vision la plus pertinente de ce qu’est la situation de l’homme. Une saine apologétique existentielle partira donc des attentes et des questionnements de nos contemporains, et montrera en quoi la vision biblique donne des réponses pertinentes2.

Un danger serait de ne plus présenter que des conseils de vie relationnelle et psychologique, et d’oublier l’Évangile du salut en Jésus-Christ. Mais si notre vision de l’homme est entièrement imprégnée du grand récit de la création, de la chute et de la rédemption, nos réponses vont aussi mettre en lumière la triste situation de l’homme et son besoin de pardon et de restauration. Nous aurons l’occasion d’annoncer l’Évangile, mais en partant de ce qui concerne et intéresse les gens.

Quelques exemples de thématiques :

  • La thématique du pardon ; tous les humains déchus que nous sommes ont l’occasion de subir et de causer des torts. Le besoin de pardonner et le besoin de voir le mal reconnu sont tous les deux très forts, et la question est prenante. Le thème ouvre rapidement sur la possibilité de parler du pardon en Jésus-Christ
  • La recherche de l’amour, très importante pour chacun de nous. Chacun aspire à l’amour, et le couple est le lieu de beaucoup d’attentes. Cependant, là aussi les limitations et le péché humains vont rapidement se manifester, et on sera amené à parler d’un amour plus grand, d’un amour inconditionnel, d’un amour qui pardonne et se donne plus que l’humanité n’en est capable
  • La peur est aussi une composante fondamentale de l’expérience humaine, qui resurgit d’autant plus avec le retour du terrorisme et la crainte des migrants par exemple. Le besoin d’une sécurité qui ne repose pas que sur le monde présent pourra mener à parler de notre Dieu, puissant pour délivrer.
  • Le plaisir est extrêmement mis en avant par la société de consommation actuelle, mais sa recherche effrénée peut mener à toutes sortes de frustration, de dépendance et d’accoutumance néfaste. En parler permet de revenir à Dieu comme source du plaisir et comme plaisir le plus satisfaisant, tandis que la constatation que l’on peut prendre plaisir à de mauvaises choses permet de souligner le problème de la chute.
  • La question de l’identité est aussi cruciale. Chacun cherche ce qui le définit, ce qui lui donne une valeur ou une place dans ce monde. Le sujet permet de parler d’une identité fondée en Dieu, et du besoin d’une identité restaurée par Jésus-Christ.
  • Chacun se pose aussi la question du sens de la vie ; celle-ci ramène à la question de notre origine, de ce pour quoi nous avons été créé, et de la mort, qui pourrait mettre fin à toute recherche sur le sens. Ces thèmes permettent alors de montrer la vision chrétienne de l’homme, et sa correspondance avec notre recherche de sens.

Ce ne sont encore là que quelques exemples, qui méritent chacun un traitement approfondi (ce dont les liens indiqués fournissent un point de départ), et qui pourraient se compléter de bien d’autres. Une saine apologétique existentielle commencera aussi en écoutant les aspirations et les questionnements qui transparaissent dans les conversations et dans les productions culturelles3.

L’aspiration à Dieu

J’ai montré jusque-là comment la révélation biblique au sujet de l’homme a des impacts sur des questions personnelles et relationnelles que beaucoup de nous seront amenés à se poser. Mais au-delà de ça, l’homme créé pour être en relation avec Dieu a également une aspiration à la connaissance de Dieu et à la relation avec son créateur. C’est ce qu’Augustin disait déjà dans ses confessions (1.1) : «car vous nous avez faits pour vous, et notre coeur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en vous». Le cœur humain est sans cesse en train de chercher une plénitude et une satisfaction qui ne peuvent se trouver qu’en Dieu. Ne pas le reconnaître peut conduire à la frénésie de celui qui continue à chercher de manière insensée, ou au cynisme de celui qui renonce à chercher. Cette aspiration à Dieu est peut-être notre meilleur allié pour capter l’attention de nos contemporains. Comme le dit C.S. Lewis dans «le poids de la gloire», cette aspiration n’est pas forcément tout de suite attachée à son véritable objet, les gens peuvent chercher leur bonheur et leur accomplissement dans des choses de ce monde, mais ils ne pourront pas être pleinement comblés.

Il nous faut alors montrer à la fois la validité de l’attente et de la recherche que les gens ont, tout en montrant l’insuffisance de ce qu’ils recherchent sur cette terre, et finalement leur témoigner de ce que nous le trouvons en Dieu. Mais cela nous met aussi face à un défi, pour pouvoir le faire vraiment, il faut que nous ayons nous-même cherché et trouvé en Dieu ce qui nous comble vraiment. Si nous jouons nous même sur deux tableaux, si nous cherchons encore le repos de notre cœur dans des biens, des relations ou des réussites d’ici-bas, nous ne pourrons pas dire en vérité à nos amis que Dieu seul les comblera vraiment4.

La nécessité de la repentance

J’ai parlé jusque là de susciter l’intérêt des gens et de réveiller en eux le désir de Dieu, qui sont des éléments essentiels pour une apologétique qui parle au cœur. Mais l’image ne serait pas complète et équilibrée si je ne parlais pas de repentance. Le cœur n’est pas seulement le lieux d’aspirations qui peuvent mener vers Dieu. C’est aussi le lieu de toutes les résistances, le lieux où un changement radical devra se produire pour qu’une personne se tourne réellement vers Dieu. Une vision biblique de l’homme doit autant montrer sa valeur, les signes de sa création à l’image de Dieu et de sa destinée, que montrer la malignité et le désespoir de sa situation présente. Il faut montrer que nous sommes faits pour mieux, et montrer combien nous en sommes loin. On ne pourra pas faire l’économie d’appeler à un véritable changement de cœur, dans la foi à la mort et à la résurrection de Jésus-Christ. Cela fait partie intégrante d’une saine apologétique qui vise à atteindre le cœur humain, et sans cela la démarche ne produira pas de fruits réels.

Pour cela, en partant de différents sujets, il faudra bien montrer en quoi notre état actuel diffère de l’idéal que nous recherchons. Montrer en quoi nos propres comportements et attitudes de cœur à chacun correspondent à ce que nous condamnons chez les autres. Être clair également sur le jugement que Dieu porte sur toutes ces choses. Nous parlons d’un Dieu que nous cherchons, qui veut se laisser trouver, mais qui a le mal en horreur. Nous devons montrer toute la beauté de la rédemption offerte en Jésus-Christ, tout l’amour d’un Dieu qui se donne lui-même pour restaurer une relation avec une créature rebelle et perverse. Au fond d’eux, beaucoup de nos contemporains savent qu’ils ont besoin de pardon, et voudraient être différents de ce qu’ils sont. Le pardon et la transformation offerte en Jésus-Christ peuvent faire rêver, et la repentance en est le chemin.

J’ai présenté dans cette article quelques raisons d’avoir une apologétique qui vise le cœur de l’homme et qui parte des questionnements humains courants. J’espère avoir donné suffisamment d’exemples pour démontrer l’intérêt de la démarche, donner envie de l’approfondir et fournir quelques pistes. Cependant, le champ est très vaste, et ce court article n’aura certainement pas parlé de tout le nécessaire. Pour aller plus loin, quelques suggestions :

Mais surtout, c’est un domaine à développer dans notre apologétique, tant au niveau des conversations personnelles que dans des écrits et des conférences. Relevons ensemble ce défi !

Jean-René Moret, Mai 2017


  1. Romains 1.18–21 ; voir aussi Simon Grunder, Une apologétique de cœur, 12–15, Disponible sous http://www.gbeu.ch/les-gbeu/ressources/ressources/ressarticle/a-propos-hors-serie.html.
  2. Une ouvrage stimulant en anglais est Unapologetic, dont le sous-titre signifie «pourquoi, malgré tout, le christianisme peut encore être suprenamment pertinent émotionnellement parlant».
  3. Voir à ce sujet Elias Hargreaves, Apologétique et culture, 16–19, Disponible sous http://www.gbeu.ch/les-gbeu/ressources/ressources/ressarticle/a-propos-hors-serie.html, ainsi que le site Visio Mundus.
  4. Sur ce sujet, voir John Starke, The case for ’sense of the heart’ apologetics, Blog post, January 2012, http://thegospelcoalition.org/blogs/tgc/2012/01/10/the-case-for-sense-of-the-heart-apologetics/.